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L’HOTEL-DIEU DE VALOGNES
par Mademoiselle LE BOUTEILLER, Bibliothécaire honoraire

Le promeneur qui flâne dans la rue Henri Cornat, après avoir jeté un regard sur le lycée (ancien séminaire fondé en 1654 par ‘Abbé de la Luthumière), sur les hôtels de Querqueville, de Trobriand, de Beausse, trouve le square de Winborne : deux solutions se présentent alors à lui continuer la route vers Bricquebec ou obliquer sur la gauche, empruntant ainsi la rue de l’Hôtel-Dieu.

Un Hôtel-Dieu à Valognes ? C’est peut-être à voir se dira-t-il, et de poursuivre sa route, ce que nous ferons avec lui.

De petites maisons basses, coquettement rénovées pour la plupart, bordent notre chemin, puis c’est un grand bâtiment d’une trentaine de mètres environ dont l’extrémité se termine par l’avancée d’un contrefort. Il comporte un rez-de-chaussée, un étage et des combles. L’unique étage est éclairé par de grandes baies manifestement postérieures à la construction de l’édifice, quelques fenêtres et un puits rompent la monotonie du rez-de-chaussée ainsi qu’un assez haut portail sur le fronton duquel se lit « Haras ».

Aurions-nous fait fausse route ? Non, regardons sous l’appui d’une des fenêtres du 1’ étage, nous y découvrons une inscription de quatre lignes en caractères gothiques

« Vous qui passez devant ce lieu »
« Elargissez-vous de vos biens »
« Il est constant pour Hôtel-Dieu »
« De sustenter pauvres Chrétiens ».

Si nous faisons encore quelques pas dans la rue, nous apercevons un bâtiment perpendiculaire du précédent, soutenu par quelques contreforts et éclairé de fenêtres ogivales (quelques-unes ont été obstruées). C’est là, la chapelle de l’Hôtel-Dieu que nous cherchons. Oh nous sommes loin, bien loin, certes, de l’Hôtel-Dieu de Beaune, ou même de celui d’lssoudun !

Revenant au portail, nous poussons la porte et entrons dans un assez vaste couloir, (un peu délabré) donnant accès à une grande cour qui s’étend sur toute la longueur du bâtiment principal et tout autour de la chapelle. Celle-ci, très détériorée, a été partagée en hauteur par un plancher qui ne laisse voir que les culs de lampe des retombées d’ogives et brise l’élan des fenêtres en fer de lance qui ont subsisté.

Quelques inscriptions, dont deux en caractères gothiques, mériteraient d’être protégées, la troisième, en caractères romains peints, porte la date 1751, des unes et de l’autre la lecture est parfois difficile du fait des injures du temps et... des hommes !
L’ensemble est un peu décevant !

Venons-en maintenant à l’histoire. Celle-ci ne manque pas d’intérêt. Si nous nous référons au manuscrit de Mangon du Houguet conservé à la bibliothèque municipale et aux archives de l’Hôpital-hospice conservées aux archives départementales à Saint-Lô, nous trouvons copie d’assez nombreux actes qui, tant pour la fondation que pour la vie de l’Hôtel-Dieu, semblent indiquer que cette histoire fut à la fois complexe, laborieuse, voire orageuse.

Vers 1463, Messire Jean Leneveu « prestre, bourgeois et habitant de Vallongnes hérite d’un certain Colin Leforestier» une maison, ménage avec deux vergées de terre, ss rue Levêque audit Vallongnes, jouxte ladite rue Levêque, le clos Gisors et le Douy (rivière Saint-Jean) relevant ledit héritage de l’Abbaye de Notre-Dame du Vœu, près Cherbourg à cause de la Seigneurerie et fief de la Caspellerie audit Vallongnes, sur lesquels était due aux dits Religieux Chanoines de l’ordre de Saint-Augustin rente de douze boisseaux de froment, mesure de Valognes, quatre pains, quatre chapons, vingt œufs, trois sols de rente et droits seigneuriaux ».

Par acte passé le 25 février 1497, Messire Jean Le Nepveu obtint des Religieux de l’Abbaye du Vœu « la possibilité de fonder sur son bien un Hôtel-Dieu sous la dépendance de l’Ordre hospitalier du Saint-Esprit de Saint-Marie en Saxe à Rome, ceci afin de recueillir tant les pauvres et infirmes que les enfants orphelins, bâtards ou abandonnés de leurs parents ».

Une petite explication sur l’Ordre hospitalier du Saint-Esprit celui-ci n’était pas un inconnu pour Messire Le Nepveu, en effet de lui dépendaient depuis le XIII’ siècle les Hôtels-Dieu de Saint-Lô, de Coutances ainsi qu’un hôpital à Valognes.
(Cf. « Recueil de lettres-patentes, édits, déclarations, arrests et autres pièces » le concernant, conservé à la bibliothèque municipale).

Mais trouvant sa donation insuffisante pour l’exécution de son projet, Messire Jean Le Nepveu fit appel à Jeanne de France, fille naturelle de Louis XI, comtesse de Roussillon et dame de Valognes, épouse de l’Amiral de Bourbon, Avec celui-ci, elle avait puissamment aidé à l’installation des Cordeliers à Valognes en 1468. Jeanne de France consentit, par lettres patentes du mois de janvier 1499, l’octroi « d’une acre de terre ou environ » pour la fondation de « l’hôpital, église, maison-Dieu. et cimetière », cimetière commun « pour les bourgeois et habitants dudit Valongnes pour y être inhumés et ensépulturés toutes fois que métier sera sans contredit ». Mais Jeanne de France entendait être considérée comme la fondatrice dudit hôpital et en réglementait strictement l’administration « elle aurait le pouvoir de pourvoir et présenter au gouvernement et administration dudit Hôpital et Hôtel-Dieu telle personne qu’elle et ses successeurs trouveraient convenir ».

Elle établissait alors Messire Jean Le Nepveu comme prieur, administrateur, gouverneur de l’Hôtel-Dieu et celui devait lui en rendre compte d’an en an ainsi qu’à « Monsieur l’Evêque de Coutances qui était tenu de recevoir aux présentations et bailler lettres de possession et de provision », Autre obligation importante « Le Prieur gouverneur administrateur et ses successeurs devaient aller sur la Sépulture de son feu « Seigneur et époux qui est inhumé en l’église des Cordeliers de l’Observance, près et joignant le Clos de Gisors, pour, une fois chaque mois, réciter le psaume De Profundis, antienne, verset et oraison ».

Jeanne de France ne semble pas contester la participation des hospitaliers du Saint-Esprit à la marche du nouvel établissement puisque l’acte de fondation note : « ... et que nous et nos enfants soyons participants à tous les pardons et indulgences donnés et octroyés à tous les bienfaiteurs de Maison-Dieu du Saint-Esprit fondé audit lieu de Rome et à tous les membres et dépendances d’lceluy ».

Monsieur l’Evêque de Coutances, à cette époque Geoffroy Herbert, donna l’autorisa- tian de bâtir la chapelle e 15août 1499. Celle- ci était dédiée à Saint-Martin. Aussitôt des dons s’ensuivirent parmi lesquels on peut citer, celui de vitraux par le Sieur Jallot, écuyer, tandis que Guillaume Le Tellier, baron de la Luthumière, Robert d’Anneville, Gautier de Ricarville, capitaine de Valognes, entre autres, faisaient don de boisseaux de froment « pour la nourriture et subsistance des pauvres ».

L’administration de l’Hôtel-Dieu, à de très rares exceptions près, fut assurée par des prêtres séculiers.

Hébert Mauduit succéda à Messire Jean Le Nepveu en 1507 et ce jusqu’en 1519.
Après lui, quelques remous dans la nomination des prieurs : provision est donnée sous le Pontificat de Paul III au Frère Eustache Vercueil, hospitalier du Saint-Esprit, mais son administration semble avoir laissé à désirer et procès s’ensuivit.

Jean de la Mare, pourvu par le Pape, devint Prieur en 1549. On trouve ensuite Claude Gosselin en 1573, Robert Le Carpentier en 1588, Guillaume Diesnis en 1607. Celui-ci fut nommé par le Cardinal du Perron et par Pierre Camporeus, général de l’Ordre du Saint- Esprit. En 1613, Jean Guillotin prêtre, chapelain du Roy au Château de Rouen avait pour vicaire desservant Jean Jourdain. Mais dès 1617, il résigna sa fonction en faveur de Joachim du Bois, curé de Notre-Dame d’Alleaume, qui se fit nommer par la duchesse d’Alençon, tandis que l’évêque de Coutances, Monsieur de Briroy, lui accordait visa et collation. C’est sous son administration que fut amortie la rente précitée, due à l’abbaye du Voeu, ceci par l’intermédiaire d’Adrien Virey, écuyer, sieur d’Alleaume et du Gravier. On trouve ensuite Louis GalIot (1 636-1647), curé de Golleville. A noter à son sujet ces quelques lignes trouvées dans le manuscrit de Mangon du Houguet. « Inventaire des lettres trouvées dans un coffre après le décès de Messire Gal- lot, prêtre, vivant curé de Golleville, prieur de l’Hôtel-Dieu, appartenant audit Hôtel-Dieu et qui avaient été portées audit lieu de Golleville lorsque les prisonniers espagnols en grand nombre furent logés et establis audit Hôtel- Dieu contre le gré et le vouloir dudit feu Prieur »...

Puis ce furent Anthoine Audouard (?)grand vicaire de Coutances (1647-1652), Jean Hairon (1652-1654) et pour finir Robert Bazan frère du Seigneur de Montaigu. C’est sous son administration que fut appliqué l’Edit de 1673 par lequel Louis XIV transférait aux Chevaliers de Notre-Dame du Mont Carmel et de Saint-Lazare les possessions de l’Ordre du Saint-Esprit.

Trois ans plus tard, en 1676, Louis XIV obligeait les villes à établir un « Hôpital Général
dans lequel devaient être enfermés tous les pauvres, sans qu’il fût permis à personne de mendier son pain, sous peine de cachot »... Aussi Valognes, dés 1682, élabora-t-il un projet de construction d’un Hôpital Général à l’emplacement de ce qui est aujourd’hui Palais de Justice, Mairie et partie de la rue Bin guet

La première pierre en fut posée par Monseigneur de Loménie de Brienne, évêque de Coutances le 1e Juillet 1687.

Etant donné l’arrêt de 1E93, les biens de l’Hôtel-Dieu furent réunis à ceux du nouvel Hôpital général. Après la mise en service de celui-ci, les bâtiments de la rue l’Evêque se ressentirent petit à petit de l’abandon, les « Sieurs directeurs et administrateurs » se souciant peu d’y dépenser leurs fonds. Cependant après pétitions des habitants du quartier et de personnalités de la ville et des alentours « ils arrêtèrent qu’il serait fait une quête pour restauration de la chapelle ». Cette quête fut réussie à tel point que celle-ci « fut alors des mieux réparées et décorées

Une des deux cloches, qui avait été transportée à l’Hôpital Général retrouva sa place.
Mais, car il y a un mais... c’est que lorsqu’il s’agit de bénir l’église restaurée, les requérants se heurtèrent au refus du curé de la paroisse Saint-Malô, Monsieur de Bernières celui-ci s’opposa formellement, arguant de la multiplicité des couvents et chapelles de Valognes, des dépenses qu’occasionnerait le rétablissement d’un chapelain etc. Il semble aussi que la hantise de la restauration d’une Collégiale ait été pour beaucoup dans l’opposition de Monsieur de Bernières qui reçut, du reste, l’approbation de l’évêque de Cou- tances, Il est un fait certain c’est que l’abandon de l’Hôtel-Dieu et de sa chapelle mit en émoi la population valognaise de l’époque. Survint la Révolution, l’Hôtel-Dieu fut alors mis par l’Hôpital Général, toujours propriétaire, à la disposition du Ministère de la Guerre qui en fit : magasin de vivres, manutention, logement de militaires, II en fut de même sous l’Empire et plus tard encore puisque le « Journal de Valognes » dans son éditian du 8 novembre 1840 notait « Travaux de restauration au casernement de l’Hôtel- Dieu qui vient d’être occupé par un détachement du 1°’ léger ». Les jardins étaient loués à des particuliers.
A la fin du siècle dernier, l’hôpital-hospice loua bâtiments et cours au Haras de Saint-Lô pour y établir une station saisonnière. Cette location existe encore actuellement, à ceci près depuis quelques années le propriétaire n’est plus l’hôpital mais la ville.

  • Nota - La rue Levêque n’était autre que l’amorce de l’ancienne route d’Yvetot -Bricquebec, route qui passait derrière le monastère du Bon Pasteur (hôtel Sivard de Beaulieu). La route actuelle, à partir du square de Wimborne, n’a été tracée qu’au début du siècle dernier.

Abside de la chapelle de l’Hôtel-Dieu (avant travaux)



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